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SYNDICAT FO MAIRIE DE PERIGUEUX

Le Placard - Episode I - Le réveil de la Force

 



À Guéripeux, de nos jours…

 

Une foule indisciplinée s’entasse dans les 25,42 m² du centre névralgique des syndicalistes(¹) FO territoriaux Guéripeux, baptisé « LE PLACARD ». Tout le monde est présent : les anciens Patrocle, Pimpin, Ponch, Patoche et Paulette chambrent aimablement les daguets fraîchement élus, sous le regard complice d'un petit cercle d'admirateurs et avec pour musique d'ambiance le bruit de marteau piqueur produit par la vieille machine à café(²).

Chacun remplit son gobelet plastique simple épaisseur de la Foire Fouille et, comme après chaque élection professionnelle, ce qui devait arriver arriva : un des bleus, cette fois-ci c'est Paco, attrape son gobelet qui gondole et renverse l’infâme breuvage sur le compte rendu du dernier Comité Technique, de toute façon imbitable. Pimpin s’approche de lui le sourire en coin.

— C’est le métier qui rentre Pito. Ça fait partie de ton initiation et ça commence ici et maintenant.

D’abord l’éveil des sens : bien doser la pression des doigts sur le plastique trop fin ; savoir faire le distinguo entre la brûlure du 1er degré et celle du 2ème degré.

Ensuite le réveil musculaire : visiter tous les sites municipaux à pied et en une journée, faute de décharge syndicale suffisante, afin d'y afficher les documents de propagande.

Enfin l’illumination intellectuelle : la rhétorique FO. C’est l’art du discours de guerre – même le barreau de Guéripeux nous l’envie – mariant la précision des faits, la force des convictions et une pointe de vulgarité bien sentie. On appelle ça la Botte du Jedi. Une phrase, un seul coup et ton adversaire en face n’a plus de bras, plus de tête, plus rien. C’est du carpaccio façon nouvelle cuisine ! À utiliser avec discernement toutefois.

Si tu apprends vite et bien tu auras peut-être le droit un jour de planter un pin’s FO sur le béret.

 

Alors que l’apprenti reste dubitatif par cette perspective et que le brouhaha atteint des sommets dans ce lieu mythique quoique confiné, Patrocle, le Chef de Section, s’impatiente et lance son habituel « Bon alors on se met au boulot ou on se tripote ? ». La Talk Force au complet se calme et s’assied très scolairement, trousses et cahiers grands carreaux à portée de mains.

 

— Camarades, en propos liminaires je tenais à vous remercier d'avoir accepté de participer à notre première séance de brainstorming(3). Vous savez bien que je répugne à utiliser toutes ces techniques de DRH(4) du CAC 40 – dont font également partie le coachingue et le managgementhe – mais là, je crois qu’on a atteint dangereusement les bornes des limites.

Lors des dernières élections professionnelles, nos concurrents (qui ne sont pas nos adversaires, il y a une nuance) ont grappillé une fois de plus de nouvelles places pour siéger dans les instances paritaires, à notre dépend évidemment. Faut dire qu’ils l’ont joué fouine en profitant des blessures de nos impacts players et en siphonnant nombre de talents que nos chasseurs (de têtes) avaient débusqué. Faut aussi reconnaître qu’ils ont été plus professionnels que nous, je dirais même plus EFFICIENTS. Ils ont mieux géré leur rétroplanning, sorti la nouvelle Mutuelle du chapeau de magicien au bon moment et ont bien bossé leur plan Comm'. C’est comme ça, c’est le Sport et la Démocratie. Il faut toujours respecter le suffrage exprimé.

Ceci dit je ne suis ni amer, ni résigné. Nos sympathisants, par amitié, par conviction, nous ont permis de conserver un siège dans chaque représentation, ce qui était loin d’être acquis. Nos concurrents n’ont pas réussi à nous éliminer. Personnellement, je trouve cette position de challenger très motivante, très stimulante. Elle nous oblige à nous remettre en question, à faire quelques réglages, à prendre certains risques. C'est bien simple, à partir de maintenant, nous sommes tous des morts la faim assoiffés de Justice et de Sang !

Bon voilà, le décor est planté avec la modération qui me caractérise. Il nous faut une nouvelle dynamique. J’ai ramené de la maison mon paperboard et un feutre rouge pas trop usé. Je suis impatient de noter vos brillantes suggestions.

 

Gros silence, ambiance pesante. Surtout ne pas prendre le risque de passer pour des qu'on ne peut pas se permettre de passer pour.

 

Paulette se lance la première après quelques hésitations.

 

— Et si on revoyait notre look, histoire de capter les regards et séduire notre électorat ?

 

— Euh, ben…., j’avoue que je ne l’avais pas vu venir celle-là. Tout d’abord, quand-même bravo pour avoir eu le courage d’ouvrir le bal. J’observe avec amusement que les autres petits caïds ici présents se soucient davantage de l'état de leurs ongles. À bons entendeurs !

Pour revenir à ta proposition, je crains malheureusement que nos maigres soldes ne nous permettent pas d’atteindre ne serait-ce que les standards de la mode, même avec les bons plans de l'Amicale. Et pas question de compter sur la caisse FO qui suffit juste à payer les filtres à café. Et puis surtout, soyons lucides : quand bien même on aurait eu les rons, encore aurait-il fallu que ça fasse raccord avec le physique ! T’as vu nos tronches, burinées par vingt années de syndicalisme ? De vrais gueules de marins-pêcheurs. Non, vraiment, tant pis. À défaut d’être « bankable » on sera « casual ». Il parait que ça revient d’après Maman.

 

— J'ai une idée dit Pimpin. Et si on changeait le logo FO pour apporter un peu de modernité.

 

— C'est vrai que c'est dans l'air du temps. J'y avais pensé du reste. Par contre la réponse est NON. D'après notre secrétaire départemental, c'est toucher à notre identité, à notre PATRIMOINE. Qui d'autre ?

 

— IL FAUDRAIT PLUS DE GONZESSES ! éructe soudain à la surprise générale un nouveau venu d'une voix stridente, dopé par la testostérone du Printemps.

 

Patrocle, ahuri, se prend la tête puis se ressaisit, sarcastique.

 

— Ah là on est dans la séquence que j'appelle dans mon jargon « Paulo et sa grosse mécanique ». J'imagine, euh, Machin, que ce que tu as voulu dire c'est que notre formation ne reflète pas suffisamment l'état de la société et donc sa composante féminine. C'est bien ça n'est-ce-pas ? À froid, je ferai deux commentaires :

1 - On en est là rapport à la réponse que j'ai faite il y a un instant à Paulette (on n'est pas fashion). Faut suivre un peu !

2 - Il faut vraiment que je l'organise ce séminaire sur « La mixité dans le syndicalisme »; c'est un véritable écueil ce sujet, toute chapelle confondue.

Bon là je commence à désespérer. Il faut vraiment changer de braquet. Il faut que ça pop pop pop !

 

Un doigt levé émerge poliment des rangs.

 

— Oui Ponch, tu as la parole. Mais qu'est qu'il va encore me baver celui-là ?


— Et si on faisait notre maïeutique ?

 

— Notre mayo quoi ?

 

— Notre maïeutique reprend doctement Ponch. C'est l'art d'accoucher des consciences selon Socrate : en posant la bonne question, tu amènes une personne à trouver en lui-même la réponse qui n'est jamais qu'une connaissance enfouie. On pourrait dans notre cas tous se demander ce qui est le mieux à entreprendre pour notre syndicat.

 

— Mais d'où t'as appris ça Ponch ?

 

— C'était sur la seule feuille de cours de terminale que je n'ai pas eu le temps de brûler au parc Mengasson, juste après les résultats du Bac. Quand j'y pense ça fait un bail. Je faisais un beau feu de joie dans une poubelle, tel le dernier des Philistins, quand j'ai été surpris par les policiers municipaux qui m'ont coursé sur 200 mètres avant d'aller prendre leur tisane :  le panard de ma vie ! C'est d'ailleurs comme ça que j'ai découvert ma vocation.

 

— Et concrètement, comment on fait ?

 

— Oh tu sais il n'y a pas vraiment de technique officielle. En ce qui me concerne, tu te doutes bien que c'est simple : je ferme les yeux, je me bombarde de questions jusqu'à m'en faire péter la tête, puis je fais le vide, je serre les fesses (très important), j'attends un peu et au bout d'un moment, ça sort.......par la bouche......les réponses......

 

— La vache, ça m'inspire. Allez les enfants, on se lance, on applique tous la méthode Ponch. De toute façon on a rien d'autre sous le coude pour le moment.

 

La bande n'est pas forcément très convaincue. Il faut déjà cinq minutes pour que le silence s'installe ponctué de petits bruits suspects et de rires nerveux. Puis, à 'ment donné, il se passe quelque chose : contre toute attente des idées nouvelles se forment, les paroles se délient, la confrontation des solutions envisagées fait son œuvre et on arrive à un consensus aussi évident que simple : il faut dire qui nous sommes en tant qu'organisation syndicale et le faire savoir.

 

Et c'est reparti dans le fermage des yeux et le serrage de fesses et tout le process qui fait mayonnaise(5) à merveille. Les propositions fusent de partout pendant une heure. Le paperboard en est saturé. L'expérience s'emballe et atteint ses limites.

 

— STOP !!! hurle Patrocle. Diable Ponch, c'est trop puissant ton truc. Bon, faisons le point. [Temps d'observation] Mouais, c'est pas mal, il y a de bonnes choses. Cependant, tel quel, ça me semble carrément indigeste. Tout est mélangé : l'entrée, le plat principal, le fromage, le dessert ; il y a même le reste du gras qui accroche au fond de la casserole. J'ai l'intuition qu'il manque quelque chose, je ne saurais pas dire quoi.

 

— Du contraste suggère Patoche. On fait pas bien la différence entre les aliments qui tournent tous autour de la même nuance de couleur. Il faudrait être plus clivant : dire ce qu'on est et avoir aussi le courage de dire ce qu'on n'est pas. Le blanc et le noir quoi. Comme ça on ne trompera personne.

 

— Du relief ajoute un des bleus, un natif de Lyon du nom de Traboulet. Vous les cro-magnons vous êtes bien sympas mais vous êtes quand-même restés bloqués au temps des chasseurs-pêcheurs-cueilleurs à peine sédentarisés. Toujours le dos courbé à la recherche du moindre champi plus ou moins comestible. Faudrait penser de temps en temps à déployer le squelette, à lever la tête et à regarder plus haut et plus loin. On a tout intérêt à parler de nos instances nationales, de l'histoire de notre mouvement : ça donne un cap tout de même.

 

— OK, je valide le tout reprend Patrocle, même si je n'apprécie guère qu'un estranger critique notre art de vivre tout en foulant notre terre sacrée. Moi aussi tiens, ça me vient d'un coup, je vais y mettre ma touch : on va passer les jus au tamis afin de ne garder que l'essentiel. Ça va exploser dans la bouche.

Je commence à bien saliver les gouillats. On avait de bons produits, un assaisonnement relevé, une belle palette aromatique, un savoir-faire d'artisan. On va travailler maintenant sur une lecture chromatique plus claire, un relief structurant et la réduction des jus les plus gourmands. Rendez-vous compte, ce n'est plus de la tambouille pour 3ème mi-temps qu'on est en train de créer, c'est bien un menu Top Chef ! Allez, on se dépêche de finir car j'ai cours d'aérobic tout à l'heure.

 

Le Maître sort de sa besace le bon vieux réveil matin métallique tout rond, celui qui fait un tic-tac et qui scie les nerfs des plus zens. Il le pose bien en vue de ses jeunes Padawans.

 

— Plus que 5 minutes...., plus que 4 minutes…., plus que 3 minutes...., plus que 2 minutes…., ET 1 MINUTE....,

30 secondes,...., 20 secondes,...., 10 secondes,...., 5, 4, 3, 2, 1, C'EST FINI, ON POSE LES CRAYONS ET ON LÈVE LES BRAS !

 

Les camarades sont en nage autant qu'en stress. Il était temps qu'on arrive au bout de cette drôle d'expérience. On s'essuie le front, on boit un peu d'eau, on s'étire largement et enfin on ose regarder le résultat.

 

 FORCE OUVRIÈRE EST AVANT TOUT

   

I - Une des trois grandes forces syndicales françaises. Force Ouvrière occupe le 3ème rang de la représentativité syndicale pour la Fonction Publique Territoriale et le 1er rang pour la Fonction Publique d'Etat.

 

II - Une indépendance d'action voulue et assumée depuis sa création en 1947 qui fait notre fierté collective. Force Ouvrière ne fait allégeance à aucun parti politique, à aucune idéologie, à aucune spiritualité. C'est le seul syndicat à avoir ce niveau d'exigence.

 

III - le défenseur d'un idéal Républicain qui a pour fondement le maillage des services publics sur le territoire portés par des hommes et des femmes au plus près des besoins des citoyens.

 

IV - Un exhausteur de vie formidable, le sel du cadre professionnel, une autre dimension que le quotidien. Les recrutements, les carrières, les départs, les négociations sur les conditions de travail, les débats de société à l'échelle nationale comme au niveau local sont autant d'occasions de se mettre en ordre de bataille, de se renouveler et de se ressourcer.

 

V - Un humour particulier et communicatif faisant le grand écart entre le grivois et le

so british. Il s'agit d'une arme autant que d'un moyen de gérer au mieux des situations parfois éprouvantes. Un marqueur qui permet de nous reconnaître aussi.

 

VI - Un engagement bénévole au service de nos pairs pour défendre les droits, nos droits,

le Droit. Dans certains cas, c'est même une activité philanthropique puisque les plus investis, et notamment les camarades élus, s'acquittent d'une cotisation annuelle faisant d'eux des membres patentés du syndicat.

 

VII - Un collectif d'hommes et de femmes plutôt sympa qui mérite généralement le

 détour. 

  

FORCE OUVRIÈRE N'EST SURTOUT PAS

  

I - Favorable au rapport de force spectaculaire systématique (même s'il est parfois nécessaire). Force Ouvrière s'est plutôt érigé en spécialiste reconnu de la négociation des différents dispositifs juridiques régissant le monde du travail : les conventions collectives pour le secteur marchand ; les règles statutaires pour le secteur public. Le travail syndical se fait certes sur le terrain mais surtout dans les bureaux et les Commissions.

 

II - Le défenseur de causes indéfendables. Les guignols qui jouent pendant leur temps de travail à la voiture majorette échelle 1/32 sur les œuvres métalliques de Jean-Pierre RIVES, ceux-là devront passer leur chemin.

 

III - Un instrument de dialogue dévoyé pour opposer les classes sociales comme les niveaux hiérarchiques. Seul compte à nos yeux le mérite de l'agent.

 

IV - Friand du culte de la personnalité. Chaque membre FO participe à la vie du groupe selon son talent (on en a tous un) et les décisions sont prises collégialement.

 

V - Un hall de gare. N'y entre pas qui veut. Les vieilles gloires comme les jeunes loups en mal de reconnaissance n'ont pas leur place parmi nous. Il faut au contraire faire preuve de  discernement, d'humilité et de cœur.

 

VI - Un lieu de pouvoir. Force Ouvrière est tout au plus un espace d'influence et assurément un vecteur de dialogue social responsable.

 

VII - Une activité à plein temps, en ce qui nous concerne tout du moins. Nous faisons d'abord le travail pour lequel nous avons été recrutés.


Ce machin, la mayotique (le mot fait moins pédant écrit de la sorte) laisse le groupe pantois. On a par moments l'impression que le texte brille par lui-même, ce qui crée une atmosphère bizarre. C'est tout simplement beau. Certains, plus sensibles qu'à l'accoutumée, tentent de dissimuler la larme qui s'apprêtait à perler du coin de l'œil. Ils avaient oublié ce qu'ils incarnaient et ce qu'ils valaient vraiment.

 

— Bon, ça s'est fait lance stoïquement Patrocle. C'est un grand bond(6) en avant qu'on a réalisé aujourd'hui. Je vais vous laisser le temps de digérer tout ça. Après quoi il nous faudra tous passer à la phase II, c'est-à-dire communiquer sur la mayotique et plus largement nous donner de la visibilité. Donc pensez à poser les autocollants, les drapeaux et les affiches qui vont bien un peu partout. On refera le point dans trois mois, ici même, le 1er mecredi du mois de septembre. On en profitera pour parler de notre audit de gestion, une toute autre histoire.

 

Alors que les rangs se vident peu à peu, Patrocle prend enfin le temps de regarder par la grande fenêtre le tout-Guéripeux qu'il aime tant. Il a une petite musique dans la tête qui le met en joie, du style Star Wars avec les grosses caisses et les clairons. Je la sens bien la Force, là. Le ciel s'annonce particulièrement chargé et menaçant. Surtout, dans la rue, les connards se saluent chaleureusement sans vergogne, ce qui a le don de le chauffer. Il se met alors à fouiller dans une poche profonde de son imper, en vain. Malédiction, je l'ai encore laissé tomber je ne sais où.

 

— Allo les gars ! dit-il inquiet aux fayots qui n'étaient pas encore partis. Quelqu'un aurait-il vu quelque part mon sabre laser ? C'est que je risque d'en avoir besoin en sortant...

 

 

Syndicalement vôtre.

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(1) syndicaliste : fort en gueule au cœur tendre n'écoutant que du Manu Chao sur enceintes pourries ; amateur de barbecues au feu de palette.

 

(2) café : potion magique, absorbée indifféremment chaude ou froide, permettant d'atteindre le bon niveau d'agressivité pour réussir une négo.

 

(3) brainstorming : principe de la boîte à idées pour mous du bulbe.

 

(4) DRH (Directeur des Ressources Humaines) : cycliste en cravate flashé rue de la Clarté à 2 à l'heure par google maps.

 

(5) mayonnaise : exemple concret de sublimation (1 + 1 = 3) qui se consomme de surcroît.

 

(6) bond : Bond, James Bond.

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