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SYNDICAT FO MAIRIE DE PERIGUEUX

Le Placard - Episode II - Le prélude d'excalibur

 



À Guéripeux, de nos jours…

  

3:14(A) PM

La montre à quartz de Patrocle, le chef de section, est d'une précision redoutable. Dans une minute le quart d'heure Périgourdin autorisé sera écoulé et les quelques retardataires auront droit à un fion en bonnet de forme.

Qu'importe ce contretemps, l'enthousiasme et la gouaille sont déjà bien présents dans le légendaire local des syndicalistes FO territoriaux Guéripeux baptisé « LE PLACARD ». Depuis la dernière grand-messe(2), les camarades comme les sympathisants, pris par la mayotique maison, ont eu à cœur d'exposer ostensiblement leurs couleurs au mundillo politico-administratif local. Nos amis s'étaient gardés le meilleur pour la fin : accrocher sur la baie vitrée le grand blason de gueule au FO d'argent(3), histoire de bien se la péter. Seulement voilà, problème : il n'y a pas de scotch, pas de pâte à fixe, pas de colle. De surcroît une harangue hors sujet tapisse le bas de l'étoffe sacrée. Bref, le dénuement rejoint le désœuvrement.

Alors que les yaqua faucon se perdent en solutions improbables, Ponch semble être soudainement porté par la grâce. Il fouille dans l'armoire métallique, y trouve des petits autocollants de propagande FO et les utilise aussi sec. Un à chaque angle de l'étendard, la partie adhésive à cheval sur le tissu et sur le verre. La partie à occulter est simplement repliée vers l'intérieur et ainsi maintenue par les deux autocollants du bas. Et voilà, le tour est joué. De l'intérieur, ça fait bricolo certes mais de la rue le rendu est quasi professionnel.

Patrocle fait les gros yeux. Il est scié par ce qu'il est le seul à percevoir. Mais c'est pas possible. Cette loupiotte, comme ça, l'air de rien, vient de nous faire le début d'une construction en fractale(4). Le grand FO est prolongé à chacun de ses angles par un petit FO.   La géométrie la plus complexe qui soit réalisée par un liseur de BD. C'est Perceval ce gars-là !

Les collègues, eux, sont surtout contents de passer à autre chose et davantage encore que le tintamarre de la machine à café ait cessé d'abîmer leurs esgourdes. Car le silence retrouvé annonce un grand moment, le summum de la civilisation occidentale, fruit du labeur et du génie des hommes : la cérémonie du café. Les sucres décrivent dans les airs des paraboles plus ou moins coniques. Il est bien difficile de composer avec l'impulsion, la direction, le sens, les frottements, la force gravitationnelle et les réflexes des uns et des autres. Si bien que les petits bouts de glucose ratent une fois sur deux leur cible. Ici et là le breuvage tache la table. Quant aux échanges verbaux, ils relèvent plus du champ lexical du festayre Bayonnais que du moine zen contemplatif : « raté », « et meeerde », « oh putain con », « chaud les marrons », « glouglouglou...haaa ». C'est quand-même vachement typique le Sud.

Le dernier retardataire, Traboulet, passe enfin la porte et sans s'excuser en prime. Patrocle en profite pour lui renverser du café sur sa chemise en soie. « Oh pardon. J'ai vraiment pas fait exprès de le faire exprès ». Puis il enchaîne sur son habituelle proposition indécente « Bon, on se met au boulot ou on se tripote ? ». C'est le signal. Connaissant l'ordre du jour, chacun sort sa calculatrice plus ou moins graphique afin d'en découdre avec la quantophrénie(5).

— Tiens dit Paulette, toi aussi tu as une Casio scientifique.

— Qu'est-ce que tu crois ! répond Pompon. À défaut d'être l'Élu je suis un élu. Je ne bricole pas, moi, comme les Texas Instruments de l'autre côté du mur ! C'est qu'il faut du bon matos pour calculer la GIPA, la GPEC, la RAFP, l'IHTS, l'IFTS, le SFT et j'en passe, toutes ces chinoiseries de tordus qui finiront par nous rendre fadas. C'est bien simple, je deviens comme Néo dans Matrix : je finis par discerner des chiffres à la place des formes.

— les copains, coupe Paco, regardez comme je maîtrise bien le beghilos(6) !

Le gamin montre fièrement le minuscule écran retourné de sa calculette pour dinette aux touches rose bonbon. Ce qui y est écrit est d'un kitchissime absolu. Pourvu qu'il ne parle pas de sa sœur. Décidément, le Pito n'est pas encore dans le groove.

— Toc, toc, toc, s'il vous plait camarades lance Patrocle. Je déclare ouverte la restitution de l'audit de gestion de notre section. Après le renouvellement de notre staff, suite aux dernières élections professionnelles, il me semblait indispensable de faire le point sur l'état de nos finances afin d'élaborer un business plan pertinent. Je n'ai naturellement pas inventé le bidon de deux litres. Tout le monde fait ça de nos jours. Même au conseil municipal l'autre fois ils ont présenté un audit financier qui a beaucoup plu au Maire(7). Il y avait des tableaux croisés dynamiques, des histogrammes, des courbes, le top de l'infographie moderne. C'est bien simple les gens applaudissaient tellement c'était beau. J'espère d'ailleurs Patoche que tu en es inspiré. Allez, tu as la parole, fais-nous le compte rendu. Eblouis-nous, surprends-nous.

Patoche consulte ses notes griffonnées sur son petit cahier Oxford puis prend une dernière grande inspiration, le sourire ravageur. Compte sur moi pour te surprendre mon coco. Tu ne vas pas être déçu.

— Top chrono c'est partiii.

Grand livre analytique année 2014 :

En débit, on a : 5 - 12 - 3 - 7 - 50 - 1

50 x 7      = 350

12 - 1      =   11

5 + 3       =     8

11 x 8      =   88

88 + 350 = 438 €

En crédit, on a : 16 - 30 - 3 - 2 - 6 - 1

16 x 30    = 480

3 x 2        =     6

6 + 1       =     7

6 x 7        =   42

480 - 42 = 438 €

Au final 438 € = 438 €

Total débit = Total crédit. LE COMPTE EST BON !!!

Top fin du chrono ! Yahou !! Record battu avec 36 secondes !!! C'est qui le plus fort ? C'est super bibi !

— ?!!?O?!L!? Ú!'?? +?N!!_iF!h!á!?]®¯]!Ï [l'auditoire s'exprime par le faciès].

— Et après ? se risque à demander Paco.

— Et après quoi ? répond Patoche.

— Qu’est-ce qu’on en fait de ces chiffres ? C’est bon ou c’est pas bon ?

— C’est satisfaisant. Les comptes sont en équilibre. On n’est pas endetté. La vie est belle !

— Oui mais niveau projections et business plan ?

— Alors là par contre, puisque tu insistes, c’est pas bon du tout. On n’a même pas de quoi acheter une nouvelle cafetière. Il faudra d’ailleurs réduire de 20% les crédits sur le compte filtres à café. Je prévois d’après mes calculs une rupture de stock dès octobre prochain…

— QUOI !!! MAIS C’EST PAS POSSIBLE !!! COMMENT ON VA FAIRE SANS NOTRE DOSE DE CAFÉ !!!

— C’EST UN SCANDALE !! rajoutent de concert Pimpin et cinq autres syndicalistes tout aussi divergents. AUTANT NOUS OUVRIR LES VEINES TOUT DE SUITE !

— JE LA CROYAIS AMORTIE DEPUIS LONGTEMPS LA CAFETIÈRE !! hurle Pimpin.  ELLE VA NOUS PÉTER A LA GUEULE ET ON NE PEUT MÊME PAS LA REMPLACER ! C’EST DINGUE !!

C’est le Bing Bang Boum. L’audit prend une dangereuse tournure, du genre spirale logarithmique. Des noms d’oiseaux fusent. En pareils temps de crise, les vieux réflexes ressurgissent toujours : « GRÈVE GÉNÉRAAAALE !! ».

— Allons, allons les enfants, maitrisez-vous ! tente de tempérer Patrocle en se réappropriant l'espace avec ses grands bras. On fait une pause et on respire profondément. Voilà..., comme ça..., c'est mieux. Pimpin tu as le droit de t'assoir ! C'est bon, il n'y a plus de vapeur qui sort des naseaux ? Figurez-vous que je me marrais bien dans mon coin en vous observant tous allumés. Car ce psychodrame fait curieusement écho à l’odyssée intérieure que j’ai vécu pas plus tard que le week-end dernier. Laissez-moi vous la narrer sans détour. Après vous comprendrez le sel de la situation.

J’étais à la ferme, allongé sur mon canap', vêtu de mon jogging préféré qui brille et prêt à regarder le derby entre Guéripeux et sa banlieue chicos. J’avais une Despé dans la main droite, la télécommande dans la main gauche, le béret vissé sur la tête. Bref, j’étais le King ! Le combat fut palpitant, le résultat incertain, une vraie opposition de style avec, cerise sur le gâteau, la castagne que tout le monde attendait à la fin du match. J’étais du coup trop électrique pour retrouver mon plumard et les pieds froids de Maman. Je me suis donc attardé devant le petit écran.

Passent les pubs avec notamment George Clooney et son putain de café. M’énerve celui-là. Tout lui réussit : il a la reconnaissance, le pognon, et en plus il a épousé une bombasse avocate. Enfin, je ne désespère pas qu’elle le mette rapidement sur la paille. C’est écrit. Il ne pourra plus boire que du Maxwell en grain avec l’eau tiède des Espaces Verts, le Gringo.

Puis surprise, je tombe en zappant sur une redif de Kaamelott, la série heroic fantasy d’Alexandre Astier. Et bingo, c’est mon passage préféré, celui où le roi Arthur se lance dans une tirade à donner le frisson. Il y est question de Graal, d’hommes civilisés, d’union et de grandeur.

Après ce cocktail détonnant (rubipèdes + what else + légende arthurienne) j’étais tout émotionné….et fatigué. J’ai donc fini par succomber aux charmes de Morphée. C'est alors que pris d'une forte fièvre, je me suis mis à faire un rêve étrange. I have a dream ou plutôt Ich habe ein Traum gemacht comme aurait pu dire Albert Einstein lorsque, par une nuit de songe, il découvrit la théorie de la relativité (E=mc2) en s’imaginant assis sur un trait de lumière.

J'ai fait le rêve que la CAFETIÈRE ÉTAIT LE GRAAL et que c’était notre quête. Les images se sont précisées petit à petit et, à l’aube, tout était clair, construit, évident :

Le Graal c’est la chose publique, le vivre ensemble, la vie tout bonnement. La cafetière en reprend toutes les composantes qui font système, c’est-à-dire un ensemble dont les parties forment un tout :

Les matériaux (plastique, verre, résistance, etc.) constituent le dur de la Cité : les maisons, les immeubles, les routes, les équipements publics.

L’eau, l’élément vital, représente les administrés, les citoyens, les électeurs.

Le café en poudre, c’est l’équipe municipale avec ses qualités, son arôme, sa couleur.

Le résultat de l’infusion, le café qu’on boit, c’est l’action municipale c’est-à-dire la mise en orchestre de toutes les énergies portées par l’intérêt général.

Et nous pauvres couillons de syndicalistes me direz-vous, quelle est notre place dans cette machinerie ? Et bien nous sommes le FILTRE À CAFÉ, et ce n’est pas rien ! Notre rôle, par nos propositions, c’est bien de passer au tamis les décisions RH individuelles et collectives, d’être force de propositions aussi pour faire avancer le truc. Or la masse salariale est de très loin le premier poste de dépense d’une Mairie. Nos actions ne peuvent donc qu’impacter le fonctionnement de la collectivité : elles donnent un goût, bon ou moins bon.

J’ai gambergé toute la semaine sur cette vision. Tout se tient, tout est lié. L’eau sans café n’a que peu de saveur ; le café sans eau est une matière inerte ; quant au café sans filtre, pour l’avoir déjà tenté, c’est dégueu.

Voilà, en conclusion, je pense vraiment que la cafetière quel que soit son état n'est pas un problème mais LA solution, à condition de se mettre au bon niveau. On devrait la poser bien en évidence au centre de notre table carrée. Ça pourrait nous inspirer...

— À moins que ça ne fasse de nous des ploucs rétorque Pimpin. Parce que qui dit Graal dit chevaliers. Et moi je me vois mal déguisé en Ivanhoé ou pire encore en Game of Thrones à me trimbaler une épée pesant cinq livres accrochée à la boucle de ma ceinture Devred.

— C’est le fond qui compte et pas la forme rebondit Ponch. L’habit ne fait pas le moine. En fait ton arme c’est ton talent, ta valeur ajoutée que tu mets au service de la cause. Et en la matière, il n’y a pas de limite à l’imagination : ça peut être la faconde de l’orateur, l’œil du photographe, le réseau de l’étoile sociométrique, le talent de l’écrivain, le charisme du bonhomme, etc. Tu verras, quand tu en seras toi aussi à ton quatrième Ricard, tu trouveras plein d’autres exemples.

— Oh dans mes bras mon Ponchy ! s’enflamme Patrocle. Ma parole, tu fais de ces choses, tu dis de ces mots ! C’est décidé, désormais on ne se quitte plus : je serai ton Don Quichotte et tu seras mon Sancho Panza et tous les deux on ira cracher des pipas sur les sabots des mécréants.

Et tiens, puisqu’on parle de moulins à vent et de chimères, voilà une quête digne de nous : tordre le cou à tous ces inquisiteurs qui nous endorment avec leurs dogmes de vérité du chiffre et de logique comptable. C’est vrai ça, on en arrive à des situations dingues. Tout doit être mesurable, mesuré. Et inversement tout ce qui n’est pas mesurable, mesuré, n’existe pas. On ajoute des décimales pour faire crédible, précis. Parfois même on maquille les chiffres jusque dans les plus hautes sphères, les Grecs en savent quelque chose. Qui pourrait les mettre en doute de toute façon ? Car c’est bien connu, les chiffres parlent d’eux-mêmes, les chiffres ne mentent pas, les chiffres sont clairs !

C’est pas tant que la statistique et les algorithmes sont une menace en soi. C’est plutôt qu’on leur abandonne notre capacité de discernement au détriment d’autres réalités autrement plus riches, plus subtiles et surtout universelles : les vérités humaines.

Alors que les contraintes budgétaires se font de plus en plus pressantes dans toutes les strates territoriales, qu’on ne parle plus que de DGF en berne et de vente patrimoniale, la tentation est grande de ne raisonner qu’à travers le filtre des tableaux de bord. Notre rôle à nous autres est de tenter de remettre les choses dans le bon ordre. Sans tomber dans le piège du pathos, d’abord parler de ce qu’on perçoit d’un collègue, de ce qu’il dégage, de ce qu’il transpire. C’est dans le blanc de son œil que doit se porter notre attention. C’est là notre place.

Silence absolu pendant un long moment. Le laïus aurait-il convaincu ?

— C’est bien joli tout cela mais ALLO QUOI ! ose balancer Pimpin, encore lui. Moi, tu le sais bien, j’ai voté pour le courant pragmatique - et pas utopique - de cette section. Moi, je vis dans la vraie vie. Moi, mon boulot de syndicaliste consiste à être fort en gueule, et pour bien gueuler, il me faut du café. Donc, quid du business plan ? Re-quid de la cafetière ? Et re-re-quid des filtres à café ?

Les autres ne mouftent pas. Le soufflet est retombé. C'EST RATÉ. Patrocle intériorise. Décidément, la vie est une farce, ou mieux, une comédie musicale ressemblant étrangement à la Légende du roi Arthur. Bien que fumasse il parvient à se décrisper, à relâcher la pression sur son pommeau et, de son œil noir, finit par fixer sans ciller son contradicteur.

— Bon OK, oublies tout ce que je viens de bavasser, c’est sans importance ! Tu veux du concret ras les pâquerettes ? En voici quelques tiges :

D'abord, quand on est dans un syndicat, on ne dit pas moi, moi, moi mais NOUS !

Concernant le business plan, je ne vois pas bien ce qu’il y a à redire. Il est à la fois novateur et rigoureusement exact. Surtout, il va directement à l’essentiel ce qui ne nous laisse pas le temps de bailler.

Pour le remplacement de la cafetière, il nous faudra attendre des jours meilleurs. Mais t’inquiètes paupiette, cet engin est fait comme nous : il est ancien, cabossé mais résistant.

Enfin, pour ce qui est des filtres à café, on n’aura qu’à faire comme toi quand tu es parti cet été te dorer la virgule au camping de Tamonlivet sans faire ta check-list : on y mettra du sopalin à la place dans la machine et puis c’est marre. Après tout il y a d’autres priorités. Tant π.

 

 

Syndicalement vôtre.

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(A et Ω) 3:14 / π : Pi. Nombre irrationnel permettant de calculer le périmètre et l’aire d’un cercle. Etonnamment, c’est également l’anniversaire d’Albert Einstein né un 14 mars.

(2) dernière grand-messe : lire LE PLACARD Episode I – Le réveil de la Force.

(3) grand blason de gueule au FO d'argent : drapeau rouge avec dessus un FO blanc.

(4) fractale : objet mathématique dont la forme découpée laisse apparaître à des échelles de plus en plus fines des motifs similaires. Exemples : les feuilles d’un arbre, les nuages dans le ciel, le brocoli.

(5) quantophrénie : utilisation abusive ou à mauvais escient d’une mesure quantitative. Surtout vrai dans le champ social (le meilleur hôpital, le pays où on est le plus heureux, etc.).

(6) beghilos : alphabet des lettres disponibles pour calculatrice (en fait à l’endroit il s’agit de chiffres) se lisant à l’envers.

(7) Maire : n°9 capé recevant la gonfle de ses Gros (les électeurs) pour la distribuer à ses arrières (adjoints, conseillers municipaux, fonctionnaires, partenaires). Objectif du jeu : franchir la ligne d’en-but pour camper en Terre Promise.

 

 

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