Scène 1 - Expérience de premier sous-sol
À Guéripeux
Center, dans un futur…
Toc toc
toooc ׀ tooc toc ׀ toooc ׀ toc(1).
La porte rouillée reste désespérément fermée. Long silence pesant puis,
alors qu’il allait repartir, des bruits de pas s’approchant lentement se font
entendre. Un œil vérifie par le judas qu’il s’agit bien du retardataire. Les
loquets sautent, les serrures sont déverrouillées. La porte est ouverte et
refermée aussi sec, juste le temps pour Maurice de se jeter dans l’antre de ce
qui reste du syndicat FO territoriaux Guéripeux Agglomération, désormais
shadow.
Regards circulaires insistants de Serge, Yvan, Eddie, Dove, Karine et
Benny.
— Putain Momo ! l’alpague le premier Yvan. La
vérité on se faisait du souci. T’as pas été suivi au moins ?
— Figures-toi que oui [apnée générale des camarades],
au départ, puis j’ai réussi à semer la milice dans le souk de l’impasse
Limogeanne, entre les poids-chiches et les magrets séchés [soulagement]. Pour
le reste j’ai fait comme d’hab’ : perruque, rocade passant par le tunnel,
navette ferroviaire dans un sens, vélib dans l’autre, marche à pied, issue de
secours, escalier jusqu’au - 1 dans le noir et me voilà !
— On en est tous là cousin compatit Dove. Depuis qu’on
s’est bien fait fourrer aux dernières élections pro par la machine à voter
électronique et ses résultats staliniens en faveur de ceux dont on ne doit pas
dire le nom, comme par hasard, on est tous des désavoués contraints à la
clandestinité : plus de sièges aux commissions, plus de décharges
syndicales, plus de local mis à disposition par l’agglomération (ceci-dit on
avait des doutes sur l’intégrité du lieu, rapport à une vieille histoire de
clé) et surtout plus de café. Les autres sont en position de force pour nous
éliminer – ils s’en sont ventés – puis pour réécrire l’histoire. Même notre
carte Golden FO grâce à laquelle on bénéficiait de la protection juridique à raison
d’un avocat à 5000 patates toutes les deux heures ne nous est plus d’aucune
utilité.
— Assieds-toi Momo, tu dois être fatigué grave !
s’enquiert Benny. Voyons voir ce que je peux te proposer (Il farfouille dans un
réduit). Ah, ça y est, j’ai trouvé, tu as le choix entre de l’eau…ou de l’eau…
— De l’eau ! Misère ! Damnation ! Mais
comment en sommes-nous arrivés là ? s’emporte Eddie. Une agglomération
recouvrant le quart du département, les communes supprimées avec leurs services
publics de proximité, les fonctionnaires remplacés par des contractuels de
droit privé, la dictature des ratios, le chemindeferro-boulot-dodo comme à
Panam, les autres zadistes de syndicalistes à la manœuvre ET NOUS AVEC DE LA
FLOTTE SANS PASTIS ! J’y comprends plus rien moi ! C’est comme cette
putain de machine à café des années 2000 laissée bien au milieu de la table
carrée. Jamais servie celle-là ! Qu’est-ce qu’elle fout là ?
— La cafetière c’est un symbole laissé par les anciens
P’TIT CON !
La voix caverneuse vient d’un recoin laissé dans
l’obscurité par la seule ampoule du taudis. Une ombre s’en détache et s’avance,
prestement : c’est Patrocle et ses 87 ans, le dernier Secrétaire survivant
de la Grande mutualisation. Avec ses faux airs de Patrick Bruel tout fripé et
son English Blazere qui sent la méga classe, il en impose encore le papi.
Profitant de l’effet de sidération, il enfonce le clou en se plaçant sous la
lampe.
— Alors les gouillats, on se met au boulot ou on se
tripote ? Vous êtes bien tous pareils les minots : aucune mémoire,
aucun recul, aucune perspective. Par contre toujours sur les écrans avec vous
égos finalement sous-puissants et votre conformisme navrant. Il n’en a pas été
toujours ainsi pourtant. À l’évidence, un retour en arrière s’impose.
Il était une fois le mouvement syndical.
Il fut un temps où le syndicalisme portait l’ambition
d’établir un rapport de force âpre, au début jusqu’au prix du sang, et massif
afin de corriger les trop nombreuses injustices qui nuisaient jusqu’à la
pérennité de l’écosystème entrepreneurial. C’est ainsi qu’ont été conquises la
plupart des avancées sociales dont ont profité vos parents (congés payés,
sécurité sociale, protection chômage, retraites, services publics, etc.).
Puis
les combats se sont montrés moins virulents, les enjeux étant moins vitaux, de
sorte qu’insidieusement on est passé de la notion de négociation à celle du
dialogue social (où on ne négociait plus rien). J’estime pour ma part que la
tendance s’est vraiment inversée en France au profit de nouvelles féodalités
économiques au milieu des années 1980, lentement, inexorablement, et que toute
forme de retenue a définitivement disparu à l’occasion d’un événement
marqueur : le 34ème congrès HR tenu les 11 et 12 octobre
2017 à Paris. Ce rendez-vous lobotomisant pour surmenés du système glandulaire
y avait pensé la vie, ni plus ni moins, évidemment sous l’hypothèse directrice
que l’entreprise est la vie, épuise la vie. Son pré-programme(2) d’ailleurs,
par un lapsus calami malencontreux ruinant tous les efforts de
dénégation annonçait un atelier « Concilier vie professionnelle et professionnelle pour
attirer les talents ». Patatras ! Et tout le reste était du même
tonneau, la fête du slip à en donner le tournis :
- une master
class animée par Mark Gallagher, ancien directeur d’équipes de F1, expert en
motivation et en performance (et aussi, par le fait, en remplacement flash de
pneus dans les stands).
- l’intervention
d’un sociologue, coach certifié mais surtout apiculteur convaincu qu’il y a
matière à s’inspirer des abeilles pour améliorer nos process ! Bzzzz.
- un atelier
déconcertant d’angélisme sur la production de collaborateurs augmentés avec en
arrière-pensée la course planétaire vers un transhumanisme radical.
- des débats pour
adeptes du globish(3) à la mord-moi le nœud tels que
« Passer d’une approche top down à une redéfinition des métiers par les
collaborateurs eux-mêmes dans une démarche de disign thinking »,
« Accélérer la transformation digitale du Groupe grâce à des programmes
graduate innovents », « Programme d’implacement dans le cadre de la
transformation », etc., etc., etc.
Bref, après deux jours bien perchés, chaque
congressiste (à 2 578,80 € TTC quand-même) repartait avec la mallette à
outils du parfait disruptif bobo prêt à casser la baraque. Et
ils l’ont cassée la baraque, en profitant bien du délabrement général.
L’Education nationale a continué à chuter dans les classements internationaux
alors que quelques nantis profitaient des dernières avancées des neurosciences
comme la stimulation transcrânienne à courant électrique. L’infobésité a noyé
le grand nombre dans une sous-culture alors qu’un petit nombre avait accès à
une information raffinée et économiquement profitable. La réalpolitik a succédé
aux idéaux classiques. Les écrans ont remplacé les livres façonnant sous une
autre architecture les cerveaux devenus malléables et fragiles (problèmes de
transposition, d’attention, perte d’imagination et de créativité, pathologies
d’Alzheimer). L’intelligence artificielle Watson a pris le pas sur les humains.
Les humains ont perdu le sens du réel. L’environnement en a pâti du reste. Les
contre-pouvoirs se sont étiolés. Le socle social s’est effondré. Et au bout du
bout de ces choix forcés comme pour les tours de magie, il y eut un
renversement de valeurs : chaque vice a porté la couronne de la vertu,
chaque vertu a été bannie comme un vice ! Pourtant les anciens avaient
anticipé ce déclin au point de lui trouver un nom : la dystopie(4).
Et voilà où on en est avec vos conneries ! Vous
n’avez su résister ! Vous vous êtes fait déborder !
Les gars sont comme sonnés par le machiavélisme du processus. Le silence s’installe à nouveau, coupable. Puis les langues se délient pour crever l’abcès. Tous conviennent qu’ils ont manqué de discernement. Ils auraient dû tilter quand la production de miel par les serres municipales s’est stoppée faute d’abeilles. Ils auraient dû réagir quand on a remplacé les agents d’accueil par des robots Papper version 10.4. Ils auraient dû obtenir d’autres compensations à l’occasion des mutualisations de services. Ils auraient dû défendre plus tôt les collègues harcelés. Et ils auraient obtenus quelques beaux succès, sans même faire les Maveriks, s’ils avaient été suffisamment nombreux pour accomplir ce devoir institutionnel plus moderne et fécond qu’on ne le pense d’ordinaire.
Des bruits suspects interrompent subitement les échanges.
Passent quelques secondes, interminables. Tous les sens sont en éveil. Mais rien ne se passe.
— J’ai bien cru un instant, souffle Karine, qu’on y passait cette fo…
BOUUUM ! Une énorme déflagration fait voler en éclats la porte.
— PUTAIN D’SA RACE ! hurle Serge. LA MILI…
BANG ! Son corps s’écroule. Il vient de prendre un pruneau en pleine
tronche.
Le commando armé de strikes long shot blaster s’engouffre méthodiquement
dans le local pour le coup de feu final. Maurice entre alors dans une autre
dimension, une autre réalité, une brèche dans l’espace habituel de ses
perceptions qui déforme les hommes, l’espace et le temps. La scène se passe au
ralenti avec une alternance de plans larges et de focales. Ses pupilles, ses
pores et son odorat captent très distinctement l’horreur de l’assaut dans sa
complexité : le sang giclé fait des arabesques sur les murs et le
sol ; une puanteur inconnue imprègne les lieux ; les visages se
déforment comme jamais ; le bruit sourd des balles calibre 5,56 mm devient
aigu lorsqu’elles sont déviées par les os. Il reste complètement immobile,
tétanisé par cette bulle de violence absolue, alors que ses compères se font
déchiqueter les uns après les autres. Puis son tour vient. Les lasers
convergent vers son front. Dernier arrivé, dernier parti se
surprend-il à penser. Dans un réflexe dérisoire il projette ses mains devant
lui pour faire écran puis, n’y tenant plus, ferme les yeux.
Rideau.
Scène 2 - Expérience de bas étage
À Guéripeux, de
nos jours…
Maurice ouvre
les yeux en sursaut. Haletant, rassemblant ses esprits, il réalise avec
soulagement qu’il est revenu dans le local de FO territoriaux
Guéripeux dit « LE PLACARD » situé au 1er étage du
Centre Technique Municipal. Le casque de réalité virtuelle est déjà rangé dans
sa housse. Deux camarades s’affairent à lui enlever les capteurs sensoriels
disposés sur sa viande. Ceci fait, il tente de s’extraire de la chaise longue
de camping mais il est pris de vertiges, comme à la sanguette, et se met à
dégobiller dans le récipient laissé exprès à portée de main. On lui donne du
miel de la ville et un grand verre de Château Suez pour qu’il se retape puis,
quand sa main ne tremble plus, il signe sans même le lire le bulletin
d’adhésion au syndicat et quitte les lieux en silence.
Regards circulaires insistants des opérateurs. Visages placides d’abord
puis quelques tics et un ou deux sourires en coin. La pulsion devient trop
forte. C’est l’explosion de joie.
— CHAMPIONS DU MOOONDE ! hurle Patoche. ET DE 82 RECRUES ! Encore
8 et l’UD nous offre une caisse de Boulaouane ! Sans parler de la soirée
privée offerte au cabaret de Gerberac pour la 100ème ! ON PEUT
LE FAIRE LES GARS ! ON Y CROIT !
— OUAIIIS !!! Les poings se lèvent bien haut comme un seul homme,
moins par respect pour certaines traditions ouvrières que par pulsion grégaire
et conquérante. On dirait des pirates gonflés à bloc prêts à aborder un navire
marchand dans les Caraïbes. Les bouchons sautent, les chips passent de main en
main. Seul Pimpin reste sur sa réserve comme à son habitude.
— ET ON TRINQUE TOUS EN L’HONNEUR DU CAPITAINE ! lance Traboulet.
Bravo Patrocle ! Ton idée de simulateur est un coup de génie ! Ils ne
pourront plus nous bader les autres avec leurs « pourquoi faire ? »
et « ça sert à rien ». Mais au fait, comment t’as fait pour la mener
jusqu’au bout ? Ça a dû coûter une blinde en recherche et
développement !
— Détrompes-toi, pas tant que ça finalement. L’optique faisait partie du
pack Playstation VR PS4 de mon dernier. Les capteurs, c’est les camarraaades de
la Santé qui me les ont refilé en sous-main, gratos ! Quant à la création
du monde virtuel, on a exploité à mort la filière Roumaine. Vous n’avez pas
idée des talents que développe l’université polytechnique de Bucarest :
des ingénieurs parmi les meilleurs d’Europe, francophiles et pas chers. En
plus, à force de décortiquer la directive sur les travailleurs détachés, nos
juristes de la Centrale ont pu exploiter tous les angles morts de la
réglementation de sorte qu’on a pu tirer les tarifs encore plus bas que pour du
Chinois.
— C’est pas très moral ! S’insurge le Lyonnais.
— Ecoutes, c’est bien simple : c’était ça ou on puisait dans la caisse
filtres à café !
— Rhooh l’autre, de suite les extrémités ! Dans ce cas, vive la
coopération économique européenne pour la libération des opprimés !
— Ce que je ne trouve pas moral en ce qui me concerne, rebondit Paulette,
c’est plutôt qu’à travers le simulateur on leur projette un film qui n’est pas
la VÉRITÉ ! On les manipule !
— Mais en es-tu si sûre que ça ? Rétorque Patrocle. Saches d’abord que
notre scénario s’inspire de nombreux ouvrages de science-fiction remarquables,
de Jules Vernes à Philipe K. Dick, qui ont décrit d’une manière déconcertante
et convergente ne serait-ce que le monde d’aujourd’hui. Sans exagérer, les
romans de SF sont des œuvres d’anticipation, leurs auteurs des lanceurs
d’alerte ! Et puis franchement, sans vouloir céder aux thèses du
déterminisme historique qui ont toujours fait le jeu des totalitarismes de tout
bord, on sent bien que la marche de l’histoire ne nous est pas favorable, à
nous simples grouillots. À défaut de vérité, pourquoi pas, on peut quand même
parler d’hypothèse extrêmement sérieuse, ceci d’autant plus que la plupart des
éléments factuels du script sont véridiques, on en a même laissé de côté :
la réalité dépasse la fiction.
— Et puis t’y vas fort avec ta VÉRITÉ Paulette ! enfonce Ponch.
VÉRITÉ, VÉRITÉ, c’est bien un truc de nanas ça ! Toujours des grands
mots ! C’est que précisément ce mot est bien trop grand pour nous…
[L’intello de service tient là une nouvelle occasion, après le coup de la
« mayotique », de recaser l’unique feuille de cours de philo sauvée
par miracle des flammes : c’est trop bon ! Il se donne un genre
en mordillant sa branche de lunette, sourit et poursuit]
Saches que la vérité n’est pas de ce monde. Elle est
d’ordre archétypal tout comme le beau ou l’être et d’autres quêtes d’absolu.
C’est pas moi qui le dit c’est Platon, un pote à Socrate. On ne peut donc pas
l’atteindre, seulement tendre péniblement vers. En revanche les réalités
c’est-à-dire les représentations que nous nous faisons de la vérité nous sont
accessibles, encore heureux ! Je dis bien les car les réalités
varient selon les individus (et donc personne n’est jamais certain d’être dans
la bonne). Les réalités aussi car elles ne se limitent pas à
la matérialité, c’est en tout cas la vision développée par une autre tronche du
XXème siècle cette fois-ci, un certain Karl Pippo, euh… Poppir, à moins que ça
soit Popper, ch’sais plus. Il a appelé ça la métaphysique des trois Mondes
avec :
- le Monde 1 : celui de la
matière, des phénomènes physico-chimiques, des objets vivants ou non.
- le Monde 2 : celui de la
conscience, du vécu, des émotions, des sentiments, de l’esprit humain.
- le
Monde 3 : celui de la connaissance objective, le produit de l’esprit
humain extériorisé par un langage (les théories vraies ou fausses, les savoirs,
les croyances, les découvertes, les œuvres d’art).
Ce
qu’il y d’intéressant avec sa métaphysique c’est que les trois Mondes, les
trois familles de réalités sont de même importance et s’interpénètrent. Ya qu’à
prendre le cas de Maurice projeté dans un futur par le simulateur (Monde 3 des
idées) pour comprendre. Il y fait une expérience traumatisante (Monde 2 des
émotions). Il en revient en vomissant (Monde 1 de la matière) puis il rejoint
nos rangs en pensant à l’avenir de ses enfants (à nouveau Monde 2 des
émotions). Tout cela existe et est lié d’une manière singulière, propre à
chaque personnel.
Et
ça ne s’arrête pas là ! Accrochez-vous ! Car Monsieur Machin précise
l’air de rien que le Monde 3 des idées manifestées possède une AUTONOMIE
PARTIELLE ! LES IDÉES DEVIENNENT EXTÉRIEURES À NOUS-MÊMES ! PUTAIN
C’EST ÉNORME !!!!
[Aucune réaction. Certains sont largués,
d’autres n’écoutent plus depuis longtemps]
MAIS
VOUS NE PIGEZ-PAS ? ÇA VEUT DIRE QUE LES IDÉES DES AUTRES PEUVENT
INFLUENCER, MÊME A NOTRE INSUE, NOS MONDES INDIVIDUELS, DONC NOS PERCEPTIONS ET
NOS RÉALITÉS, ET DONC QUE SI ÇA SE TROUVE ON VIT DÉJÀ DANS UNE FORME DE RÉALITÉ
VIRTUELLE ! Rendez-vous compte des conséquences si on est atteint par des
idées de merde ! Et bien on de la merde dans les yeux ! On croit dire
des « vérités » alors que ce ne sont que des escobarderies !
—
ET PAF ! intervient Pimpin trop content. J’AVAIS RAISON DEPUIS LE DÉBUT DE
DÉFENDRE MORDICUS LA MOTION PRAGMATIQUE ! Merci Ponchy ! J’ai
toujours su qu’on se faisait empapaouter par le système germanopratin(5).
C’est pour ça qu’il ne faut jamais se prendre la tête ! C’est pour ça
qu’il faut rester bas du front ! C’est la meilleure protection contre ces
finasseries. RÉALITÉ VIRTUELLE = PIÈGE MORTEL ! Moi je vous propose tout
le contraire, la RÉALITÉ AUGMENTÉE façon FO, 100 % bio, 100 % naturelle,
c’est-à-dire tous ces petits trucs qui nous font vivre intensément notre engagement
au point que s’en est grisant : défier du regard les golgoths endimanchés
de la DGSI avec leurs téléobjectifs lors des manifestations ; chercher au
dernier moment les questions qui seront posées au CT ; boire un verre de
Rivesaltes pendant qu’on finit la préparation de la prochaine CAP ;
déconner avec la CRS 22 ; faire l’intervention qui dérange ; abuser
du poivre (spéciale dédicace à tous les mous de la tige) ; arriver à
rester « poker face » alors qu’on a qu’une seule envie, c’est de lui
en foutre une ; exploser les stats des cartes. C’est tout ça qui nous
raccroche au réel. C’est là notre Monde !
La
saillie fait son effet. Applaudissement général. Les camarades trinquent à ce
nouvel élan avec du réel tout en avalant frénétiquement des poignées de réel
délicieusement salé. Ça leur va bien ce programme.
Patrocle,
pour la première fois, regarde son vieil ennemi putschiste avec tendresse. Il
le prend par l’épaule et l’emmène avec lui à l’écart de la foule face à la
grande baie vitrée, son endroit préféré.
—
Tu m’as donné le frisson mon salaud ! lui dit-il. À force de passer pour
des gros bourrins aux yeux de tous, j’avais oublié à quel point cet ancrage
était nécessaire pour notre activité. Loin d’être des vices, nos rites sont le
terreau de nos vertus. C’est même à ça qu’on reconnait un vrai
syndicaliste : d’où qu’il vienne, quoi qu’il fasse, il reste toujours
foncièrement terrien ! En fait tu accrédites pleinement l’utilité du Monde
1 de Ponchy.
Là
où je ne te suis pas en revanche c’est que tu te limites à ce niveau alors
qu’indubitablement le Monde 3 fait partie de nos vies, sauf à être du bétail
pour Guéri’Meuh. Ce n’est pas parce qu’il y a risque de manipulation qu’il faut
fermer les écoutilles. Bien au contraire, il faut plus que jamais mener le
combat sur ce terrain par l’analyse constructive, par l’imagination de
nouvelles voies. Il faut sortir les ombres de leur léthargie, de leurs
conditionnements.
Et
puis enfin, entre le Monde 1 et le Monde 3, entre la réalité dure et la réalité
subtile, il reste le Monde 2, la réalité molle, le domaine de la conscience et
des sentiments. As-tu remarqué à quel point cette dimension était dévalorisée
et moquée par les adorateurs du système ? Pourquoi ce cynisme ?
Pourquoi cette arrogance ? Pourquoi cette dureté ? Et bien moi je
sais pourquoi : PARCE QUE LES QUALITÉS DE CŒUR PERMETTENT SEULES D’ACCÉDER
À UN DÉBUT DE VÉRITÉ ! « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel
est invisible pour les yeux » écrivait Antoine de Saint-Exupéry qui
n’était pourtant pas un benêt. ET QUE C’EST UNE FORCE INÉGALABLE QUI DÉRANGE,
QUI FAIT PEUR ! Les tenants absolus des Mondes 1 et 3 le savent depuis
toujours qu’ils ne font pas le poids. D’où les manipulations et les tentatives
de déstabilisation pour tuer dans l’œuf cette disposition qui pourrait les
affaiblir.
Non
vraiment, trois Mondes, trois exigences complémentaires, ce n’est pas
négociable !
Pimpin
se contente de faire un « Mmmh !?! » qui veut tout et rien dire
à la fois. Mais qu’importe puisqu’ils regardent tous deux finalement dans le même
sens. Dehors, les connards sphériques(6) de Guéripeux sont de
sortie : ils sont gris, ils sont prévisibles, ils sont interchangeables.
—
R’garde moi ça ! s’emporte Patrocle face à ce spectacle affligeant. C’est
quand-même pas gagné ! Comment veux-tu qu’on rattrape ces zombies !
Le
patron laisse libre cours à son cerveau reptilien. Le cours de philo est
terminé. Il ouvre la fenêtre en forçant et gueule à qui ne peut qu’entendre
«TAS DE P’TITS CONS ! ».
Scène 3 - Expérience de haute volée
Là-haut, un
jour…
Une fine pellicule de formes-pensées sépare
l’atmosphère terrestre du vide céleste. Ce cloud naturel qu’est la noosphère(7) relie
tous les habitants de la planète bleue par l’esprit toujours en mouvement. Les
oscillations de pensées se manifestent d’ailleurs sur tous les axes :
- verticalement à la manière d’un tribut que chaque
conscience transmet au grand nuage avec l’espoir d’avoir un jour en retour
l’idée d’un autre, une inspiration, une révélation.
- horizontalement également car toutes ces pensées
bien vivantes sont en confrontation entre elles, en compétition de sorte que
certaines meurent, d’autres évoluent, certaines enfin dominent.
Or, précisément, la suprématie d’un groupe de pensées
compromet chaque jour davantage le destin de l’Humanité. Ces pensées sont…
comment dire…. uniformément sphériques…. mais vraiment très très
sphériques ! Très petites et désespérément grises aussi ! Elles
quadrillent ce domaine éthéré avec une implacable efficacité pour que tout
reste sous contrôle, afin que la moindre originalité soit repérée, isolée,
supprimée. Il ne faut pas laisser de place au hasard ! Il faut au
contraire être le hasard !
Les mailles du filet se resserrent et contaminent désormais sans effort au dogme conquérant les pensées les plus spontanées, les plus naturelles. Bientôt tout sera opaque.
C’est sans compter sur le libre arbitre qui peut tout. Le sursaut est beau à pleurer.
La surface de la terre commence en effet à se consteller de jolies lumières qui se multiplient à l’infini : LE CIEL EST DESCENDU SUR LA TERRE ! Des pensées « éclairées » revoient enfin le jour ! De surcroît ces lumières, vues d’en haut, donnent l’impression de grossir. En fait, elles se rapprochent. Elles s’élèvent dans le ciel par un élégant mouvement en spirale, prêtes à en découdre avec les pensées mortifères et casser leurs liaisons.
Cette ascension s’accompagne d’une musique
dont le volume va lui aussi crescendo. C’est un air du soleil nous ramenant à
nos origines universelles, des sons méditerranéens imprégnés du génie antique,
le souvenir intime d’un paradis perdu : une lumière franche, des colonnes,
une source jaillissante, des oliviers, la raison, des mystères aussi, le
partage, la paix, le courage, le don de soi, les arts, l’égalité en droits, la
Cité, la liberté et tant d’autres réminiscences qui convergent au final vers
une idée simple : la Démocratie.
Le son monte, monte encore à en devenir assourdissant. Quelques instants avant le choc – le moment de vérité – une autre clameur se surajoute à la symphonie, comme un cri de guerre faisant résonnance à des vécus ancrés dans les tripes, générations après générations. Plus qu’un cri d’ailleurs une insulte, pour se mettre au niveau de ceux qui en sont les destinataires (plus subtil ils ne comprendraient pas), et seulement deux syllabes pour mieux s’en souvenir : P’TITS CONS.(8)
Syndicalement vôtre.
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(1) Toc toc toooc ׀ tooc toc ׀ toooc ׀ toc : rythme du refrain de l’Internationale scandé avec le poing levé, comme pour frapper à la porte. Chant révolutionnaire écrit lors de la répression de la Commune de Paris sous forme de poème à la gloire de l’Internationale ouvrière. Repris depuis par tous les courants de gauche dont les plus extrêmes (ex. hymne de l’URSS). Masochisme absolu et ringard donnant du grain à moudre au grand capital.
(2) pré-programme [du congrès HR 2017] : www.congreshr.com/wp-content/uploads/Pre-programme-34-28072017.pdf.
(3) globish : anglais d’aéroport. Sous-espéranto.
(4) dystopie : œuvre d’anticipation sociale décrivant un avenir sombre. Utopie qui vire au cauchemar et conduit donc à une contre-utopie c’est-à-dire à une société organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur : société violente, déshumanisée, contraignante, autodestructrice.
(5) germanopratin : habitant du quartier Saint-Germain-des-Prés à Paris. Intello faussaire à veste de velours, spécialiste en rien sauf en cocaïne, collabo des merdias.
(6) connard sphérique : insulte favorite du physicien Fritz Zwicky. Sachant qu’une sphère apparait comme un cercle quel que soit l’angle d’où on le regarde, un connard sphérique reste un connard quel que soit le point de vue.
(7) noosphère : théorie proposée par l’un des fondateurs de la géochimie moderne, le minéralogiste et chimiste russe Vladimir Vernadsky (1863-1945), bien avant la vague New Age. 3ème phase de développement de la Terre après la géosphère (matière inanimée) et la biosphère (vie biologique), la sphère de la pensée humaine matérialiserait à la fois toutes les consciences de l’humanité et toute la capacité de celle-ci à penser.
(8) . : point final.

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